Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 13:50

 

Analyse sémiologique de Leave me Alone


Pour bien comprendre les analyses que nous allons produire ici, nous devons revenir succinctement sur la notion de rumeur, qui possède précisément un statut ambigu vis-à-vis du réel et de l’imaginaire. Selon la définition d’Alpport et Postman : « la rumeur est une affirmation présentée comme vraie sans qu’il existe de donnée concrète permettant de vérifier son exactitude »[1].

La sociologie moderne souligne la difficulté de saisir ces phénomènes dont l’origine et le dessein sont variables : pouvant naître dans les médias ou émerger au sein des publics[2], la rumeur peut renvoyer à un événement dont l’ambiguïté aurait entraîné quelques tentatives d’interprétation collective[3], ou émerger spontanément au sein de l’espace social, sans qu’aucun évènement ne soit à son origine[4].

De plus, la rumeur peut être vraie ou fausse, relever du domaine de l’information ou de la désinformation (une rumeur peut être lancée par un concurrent en quête de nuisance), ou encore de celui de la communication (certaines rumeurs sont provoqué par l’intéressé lui-même dans le but de faire parler de lui), ou du pur fantasme (certaines rumeurs apparaissent sans raisons apparentes pour permettre au corps social de créer des échanges, de décharger les tensions, d’exprimer une peur ou un désir collectifs).



La rumeur peut ainsi renvoyer à une réalité matérielle autant qu’à une production relevant de l’imaginaire. Son statut n’est jamais véritablement identifiable. Dans l’esprit de ceux qui l’entendent et la colportent, s’agit-il d’une « réalité », ou bien encore d’une « vérité » ? Elle est un processus complexe engageant ses acteurs dans des démarches multiples : processus constructif permettant la création du lien social et la formalisation de la pensée sociale, phénomène projectif par lequel les individus et collectivités nourrissent la rumeur de leurs angoisses et de leurs fantasmes inconscients, processus également par lequel s’exprime l’imaginaire social.

Selon nous, par ces différents aspects, la rumeur se présente comme un objet de croyance. Peu importe qu’elle soit fondée, ou encore que le réel vienne la confirmer : pour les acteurs sociaux, il s’agit d’interagir avec les autres, de mettre en récit des contenus se trouvant dans l’inconscient collectif, ou encore de tenter de poser du sens là où il en manque (de clarifier un évènement ambigu).

Ces observations sur la rumeur nous semblent essentielles car elles nous permettent de comprendre plus amplement la nature du charisme de Michael Jackson : comme tout bon leader charismatique, il est à même de créer du lien social ; comme toute bonne illusion, il met en œuvre quelques représentations de désirs inconscients ; comme toutes les rumeurs, il possède un statut ambigu situé à mi-chemin entre imaginaire et réalité.


Plus encore, Michael Jackson semble difficile à cerner car il incarne toujours l’ambivalence – à la fois homme et femme, ici et ailleurs, moi et non-moi, réel et imaginaire  – et cela incite sans doute les individus à mettre en commun leurs interprétations.

En faisant largement référence à la rumeur dans la séquence-clip Leave me Alone, le chanteur réalise une analogie par laquelle émerge une interrogation essentielle : Michael Jackson est-il réel, est-il le produit d’un fantasme collectif, le résultat d’une nécessité sociale, ou le reflet de l’imaginaire collectif ? Comme toutes les figures charismatiques, il est un peu tout cela. Et la séquence-clip Leave me Alone nous semble particulièrement explicite à ce propos : tous les niveaux de réalité s’y confondent. Rumeurs, faits réels, et pure fiction se juxtaposent sans aucune distinction. Michael Jackson y souligne son appartenance simultanée au réel, à l’imaginaire collectif, et à la fantasmatique individuelle.

Le chanteur suggère, dans ce clip, son appartenance au réel : la vidéo évoque un certain nombre de faits réels, tels que l’amitié du chanteur pour l’actrice américaine Liz Taylor, ses animaux de compagnies exotiques (un boa constrictor, un lama, un chimpanzé) ou encore son immense propriété aménagée comme un parc d’attraction. Le clip fait également référence à une série de rumeurs ayant véritablement circulées, montrant par exemple Michael Jackson dormant dans un caisson à oxygène[5]. Les rumeurs évoquées dans cette vidéo s’étalent à la une de journaux réels, réputés pour leur sérieux, comme par exemple le New York Times. Ce procédé laisse entendre qu’il s’agit d’informations vérifiées et crédibles, car, d’une manière générale, la presse écrite représente le journalisme d’investigation dans sa dimension la plus noble.


      
Dans la première séquence, un journal titre : « Le confident de Michael Jackson est un Chimpanzé ! ». Cette rumeur, bien qu’elle soit fondée sur des faits réels, est totalement fictive. La dimension « fantaisiste » de la rumeur fictive[6] contraste avec le « sérieux » attendu des journaux, permettant à Michael Jackson de tourner en ridicule les rumeurs invraisemblables régulièrement inventées par la presse. 


Le fait d’afficher ces gros titres fictifs à la une de journaux réels[7] tels que le New York Times[8] produit un double effet : d’un côté, le chanteur décrédibilise les informations données par la « presse du réel », en montrant que celles-ci sont parfois plus fantaisistes que la fiction elle-même ; de l’autre, il inscrit l’imaginaire dans le champ du réel, suggérant que son exceptionnalité autorise toutes les extravagances. Si des journaux aussi sérieux que le New York Times affirment des énoncés aussi fantaisistes, c’est qu’il doit bien y avoir quelques réalités cachées derrière les gros titres.

Le simple fait de faire référence à des éléments du réel – comme à son singe, à Nerverland[9], ou à son amitié avec Liz Taylor – témoigne de ce qu’il demeure une essentielle « part de vérité » dans la mythologie de Michael Jackson. Par là même, cette hybridation permet à la star d’authentifier le caractère fantasque et exceptionnel de son personnage : il y a bien, dans ce clip, quelques références aux excentricités réelles du chanteur. Mais à quel endroit précisément se tiennent les limites du réel ? A quel endroit la fiction commence-t-elle à produire ses effets ? Rien n’est moins sûr lorsqu’il s’agit d’évoquer la vie et l’œuvre du chanteur car, tandis qu’il rappelle à chacun son existence réelle, il signale simultanément son appartenance à l’imaginaire collectif.

Dans cette séquence, nous observons ainsi la présence de quelques récits relevant de la pure invention, des récits n’ayant jamais fait l’objet d’une rumeur, et/ou ne renvoyant à aucun faits réels. C’est par exemple le cas de la une titrant sur le fait que Michael Jackson et Diana Ross (ou Lady Diana) sont la même personne, ou encore de celle qui affirme que Michael Jackson se nourrit de pilules pour cosmonautes. Ces affirmations traduisent la vision onirique des publics quant à l’exceptionnalité de leurs stars et idoles. Elles suggèrent que les stars vivent en dehors du réel, dans un autre monde – qui ne serait que le reflet de l’imaginaire collectif – et qu’elles entretiennent entre elles des liens privilégiés.

De plus, ces rumeurs fictives, renvoient directement à la fantasmatique inspirée par le chanteur. S’il est à la fois lui-même et Diana Ross, c’est alors qu’il a la capacité de se métamorphoser, comme il le suggère dans ses clips. De même, s’il se nourrit de pilules pour cosmonautes c’est sans doute qu’il a vraiment la capacité de voyager dans le temps et dans l’espace.

      

En présentant ces rumeurs fictives de la même manière et au même niveau que les rumeurs réelles, le clip tend à authentifier la dimension imaginaire. Inversement, il tend aussi à discréditer les vraies rumeurs dont il a fait l’objet. En authentifiant les récits fictionnels et en fictionnalisant les récits authentiques, le clip Leave me Alone alimente le fantasme individuel mais aussi et surtout s’en donne comme un fidèle reflet. Le chanteur, nous l’avons dit, incarne les désirs de ses publics, et tandis que le fictif World Weekly Word affirme que le chanteur s’est fait cryogéniser pendant 50 ans, c’est bien encore le fantasme d’une immortalité possible qui est figurée. Michael Jackson appartient, en cela aussi, à l’intériorité de chacun.

 

En réalité, la figure Michael Jackson est un récit fantaisiste dont l’origine se situe précisément à mi-chemin entre réalité et imaginaire. Cela nous semble encore se confirmer dans la suite du clip. En effet, Michael Jackson évolue dans un immense parc d’attraction où univers imaginaire et réalité se confondent encore : ce parc, sans aucun doute, nous rappelle Neverland, l’immense propriété du chanteur dans laquelle figure – comme dans le clip – un cinéma, un zoo et des manèges. N’oublions pas que précisément Neverland est, dans le conte Peter Pan, le monde de l’imaginaire. En baptisant ainsi sa propre résidence, le chanteur suggère son appartenance au monde imaginaire (car c’est précisément, au sens propre, dans ce lieu qu’il habite !). Par là même, il suggère aussi qu’il a la capacité de rendre réel un monde pourtant situé en dehors de la réalité. Ce double mouvement n’est pas sans importance.

Soit, voilà donc Michael Jackson dans un univers mélangé, ambigu : le voilà simplement qui navigue au cœur de sa propre légende. Il danse par exemple avec le squelette d’Elephant Man dans une foire aux monstres, rappelant à nos mémoires cette étrange rumeur dont il a fait l’objet et qui prétendait que le chanteur avait acquis les os de Jospeh Carey Merrick, célèbre malade atteint d’une maladie neurofibromateuse


Cette séquence nous semble intéressante, car elle suggère l’appartenance du chanteur à une autre dimension : celle de la fiction. En effet, évoluant sur une scène auprès d’un personnage en images animées, Michael Jackson signifie qu’il est lui-même un véritable personnage de fiction. Il est d’ailleurs à ce titre intéressant de souligner le fait que le personnage d’Elephant Man, mis en scène par David Lynch dans le film du même nom, possède un statut tout à fait ambivalent, semblable à celui du chanteur. En effet, ce personnage fait référence à un individu réel et l’histoire qui est racontée dans ce film s’appuie sur des faits réels, sur l’histoire réelle de cet homme. Mais c’est bien sous une forme romancée, dans une fiction, que David Lynch nous livre le récit de sa vie.

Il en est de même pour le clip Leave me alone : l’histoire qui y est racontée s’appuie véritablement sur la vie réelle du chanteur, notamment sur le rapport qu’il entretient avec les médias et avec la notoriété, mais il s’agit d’une fiction particulièrement bien romancée. Ainsi, tandis qu’il fait un numéro avec Elephant man dans une sorte de cabaret, Michael Jackson raconte la manière dont il vit son statut de monstre sacré[10] : il porte sa gloire comme un boulet de forçat. Enchaîné à la notoriété, il se montre tel un condamné qui doit subir la rançon de la gloire. C’est cela aussi qu’il suggère lorsqu’il emprunte quelques montagnes russes avec son singe, son boa constrictor ou son lama, tandis qu’il est épié par quelques chiens en costume-cravate : le chanteur, subissant les affres de la célébrité, connaît des hauts et des bas dans son parcours.



A chaque moment, les journalistes l’épient, car ce sont eux « ces chiens de journalistes ». Cependant, c’est par l’intermédiaire du « personnage » (la figure charismatique Michael Jackson) que nous prenons contact avec la vie réelle du chanteur. C’est par le biais d’un mode d’énonciation fictif que nous découvrons son histoire : le décor, composé d’un mélange de collage et de dessins animés, inscrit clairement Michael Jackson dans le registre fictionnel.

Dans une autre séquence du clip, Michael Jackson côtoie un tigre à deux têtes, rappelant à la mémoire collective le dieu Janus[11] ou le gardien Cerbère[12] de la mythologie grecque, mais aussi les monstres exposés dans les foires d’antan. Ce faisant, le chanteur signe encore son appartenance à deux autres registres : celui du mythe et celui de la croyance populaire. De même, tandis qu’il traverse un film avec Elisabeth Taylor – qui est une amie proche du chanteur – il suggère son appartenance au monde des icônes modernes.


Enfin, incarnant un géant endormi sur lequel une fête foraine s’est construite, il rappelle à notre mémoire les titans de la mythologie grecque, mais aussi les ogres des contes de fée que les enfants ont peur de réveiller, et qui sait, pour certains le Gargantua de Rabelais.

       

Michael Jackson et son staff de communication ont véritablement construit tout un univers pour la créature. Michael Jackson s’avère être en ce sens une formidable illusion, capable de transfigurer le réel, capable de téléporter sa réalité dans un monde imaginaire. Plus encore, il signale que, tandis qu’il est un être vivant fait de chair et d’os, c’est bien au sein des récits collectifs qu’il trouve son existence : vivant au cœur des récits médiatiques, de la rumeur, de la fiction et des mythes, Michael Jackson appartient pleinement au monde culturel. Et cela n’est pas anodin, car la culture résulte précisément de cette rencontre entre réel et imaginaire : elle se situe à « l’entre deux », dans cet espace transitionnel[13] qui articule l’intériorité et l’extériorité, le Moi et le Non-Moi, comme Michael Jackson lui-même, et certainement comme toutes les figures charismatiques.

SUR CE SUJET : VOIR AUSSI ARTICLE SUR LA NOTORIETE

[1] A. Levy.- Psychologie sociale, Textes fondamentaux, anglais et américains.- Paris, Dunod, 1965, 2 Tomes. ; article de G.W. Alport et L.J. Postman, p.185.

[2] La rumeur est alors relayée par le bouche à oreille.

[3] Pour T. Schibutani, la rumeur serait une mise en commun des ressources intellectuelles d’un groupe ayant pour but de fournir une interprétation satisfaisante à un événement ambigu. Pour lui, les rumeurs sont ainsi « des nouvelles improvisées résultant d’un processus de discussion collective ». T. Schibutani.- Improvised News : a sociological study of rumor.- Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1966. 

[4] Il peut s’agir d’un acte de communication volontaire, positif ou négatif, répondant à la logique promotionnelle ou à celle du marketing viral. Mais la rumeur peut aussi surgir au sein du corps social sans répondre à une logique de communication spécifique.

[5] Cf Une du Sun Times

[6] Nous proposons ce terme pour rendre compte des rumeurs inventées par Michael Jackson dans le cadre de la fiction que constitue le clip Leave me Alone.

[7] Précisons tout de même qu’une partie des journaux présentés, tels que le World Weekly Word sont de pures inventions.

[8] Un chien vêtu d’un costume cravate lit un exemplaire du New York Times : à la une il est écrit : « Michael to buy Elephant man’s bones » (« Michael Jackson achète les os d’Elephant Man »).

[9] Le décor où se déroule le clip ressemble particulièrement à Nerverland, la résidence du chanteur. On y retrouve ainsi des références à son parc d’attraction, à son cinéma, à ses animaux (Michael Jackson possède un zoo à Neverland), etc.

[10] Car Michael Jackson est bien aussi cette créature étrange, cette bête de foire, dont l’originalité est toujours soulignée par les médias. Nous montrerons cela dans le dernier chapitre de cette seconde partie.

[11] Ce dieu de la mythologie romaine possède deux visages.

[12] Dans la mythologie grecque et romaine Cerbère est un chien à deux ou trois têtes gardant les portes de Hadès, maître des enfers. Il empêchait ainsi ceux passant le Styx de pouvoir s'enfuir. Cette référence suggère encore que Michael Jackson est condamné à « l’enfer de la notoriété » et ne parvient pas à s’en échapper.

[13] Notion définie par Donald W. Winnicott (D. W. Winnicott.- Jeu et réalité.- Paris, Gallimard, 2002). 

Par Amélie Dalmazzo - Publié dans : Analyses sémiologiques - Communauté : webzine musical
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