Partager l'article ! Michael Jackson, entre réel et imaginaire (2) : de l'hybridation des genres à l'invention de la rumeur fictive (analyse de Leave me Alone): ...
Ces observations sur la rumeur nous semblent essentielles car elles nous permettent de comprendre plus amplement la nature du charisme de Michael Jackson : comme tout bon leader charismatique, il est à même de créer du lien social ; comme toute bonne illusion, il met en œuvre quelques représentations de désirs inconscients ; comme toutes les rumeurs, il possède un statut ambigu situé à mi-chemin entre imaginaire et réalité.
En faisant largement référence à la rumeur dans la séquence-clip Leave me Alone, le chanteur réalise une analogie par laquelle émerge une interrogation essentielle : Michael Jackson est-il réel, est-il le produit d’un fantasme collectif, le résultat d’une nécessité sociale, ou le reflet de l’imaginaire collectif ? Comme toutes les figures charismatiques, il est un peu tout cela. Et la séquence-clip Leave me Alone nous semble particulièrement explicite à ce propos : tous les niveaux de réalité s’y confondent. Rumeurs, faits réels, et pure fiction se juxtaposent sans aucune distinction. Michael Jackson y souligne son appartenance simultanée au réel, à l’imaginaire collectif, et à la fantasmatique individuelle.
Le chanteur suggère, dans ce clip, son appartenance au réel : la vidéo évoque un certain nombre de faits réels, tels que l’amitié du chanteur pour l’actrice américaine Liz Taylor, ses
animaux de compagnies exotiques (un boa constrictor, un lama, un chimpanzé) ou encore son immense propriété aménagée comme un parc d’attraction. Le clip fait également référence à une série de
rumeurs ayant véritablement circulées, montrant par exemple Michael Jackson dormant dans un caisson à oxygène[5]. Les rumeurs
évoquées dans cette vidéo s’étalent à la une de journaux réels, réputés pour leur sérieux, comme par exemple le New York Times. Ce procédé laisse entendre qu’il s’agit d’informations
vérifiées et crédibles, car, d’une manière générale, la presse écrite représente le journalisme d’investigation dans sa dimension la plus noble.
Dans la première séquence, un journal titre : « Le confident de Michael Jackson est un Chimpanzé ! ». Cette rumeur, bien qu’elle soit fondée sur des faits réels, est
totalement fictive. La dimension « fantaisiste » de la rumeur fictive[6] contraste avec le
« sérieux » attendu des journaux, permettant à Michael Jackson de tourner en ridicule les rumeurs invraisemblables régulièrement inventées par la presse.
En présentant ces rumeurs fictives de la même manière et au même niveau que les rumeurs réelles, le clip tend à authentifier la dimension
imaginaire. Inversement, il tend aussi à discréditer les vraies rumeurs dont il a fait l’objet. En authentifiant les récits fictionnels et en fictionnalisant les récits authentiques, le
clip Leave me Alone alimente le fantasme individuel mais aussi et surtout s’en donne comme un fidèle reflet. Le chanteur, nous l’avons dit, incarne les désirs de ses
publics, et tandis que le fictif World Weekly Word affirme que le chanteur s’est fait cryogéniser pendant 50 ans, c’est bien encore le
fantasme d’une immortalité possible qui est figurée. Michael Jackson appartient, en cela aussi, à l’intériorité de chacun.
En réalité, la figure Michael Jackson est un récit fantaisiste dont l’origine se situe précisément à mi-chemin entre réalité et imaginaire. Cela nous semble encore se confirmer dans la suite du clip. En effet, Michael Jackson évolue dans un immense parc d’attraction où univers imaginaire et réalité se confondent encore : ce parc, sans aucun doute, nous rappelle Neverland, l’immense propriété du chanteur dans laquelle figure – comme dans le clip – un cinéma, un zoo et des manèges. N’oublions pas que précisément Neverland est, dans le conte Peter Pan, le monde de l’imaginaire. En baptisant ainsi sa propre résidence, le chanteur suggère son appartenance au monde imaginaire (car c’est précisément, au sens propre, dans ce lieu qu’il habite !). Par là même, il suggère aussi qu’il a la capacité de rendre réel un monde pourtant situé en dehors de la réalité. Ce double mouvement n’est pas sans importance.
Soit, voilà donc Michael Jackson dans un univers mélangé, ambigu : le voilà simplement qui navigue au cœur de sa propre légende. Il danse par exemple avec le squelette
d’Elephant Man dans une foire aux monstres, rappelant à nos mémoires cette étrange rumeur dont il a fait l’objet et qui prétendait que le chanteur avait acquis les os de Jospeh Carey
Merrick, célèbre malade atteint d’une maladie neurofibromateuse.
Dans une autre séquence du clip, Michael Jackson côtoie un tigre à deux têtes, rappelant à la mémoire collective le dieu Janus[11] ou le gardien Cerbère[12] de la mythologie grecque, mais aussi les monstres exposés dans les foires d’antan. Ce faisant, le chanteur signe encore son appartenance à deux autres registres : celui du mythe et celui de la croyance populaire. De même, tandis qu’il traverse un film avec Elisabeth Taylor – qui est une amie proche du chanteur – il suggère son appartenance au monde des icônes modernes.
Michael Jackson et son staff de communication ont véritablement construit tout un univers pour la créature. Michael Jackson s’avère être en ce sens une formidable illusion, capable de transfigurer le réel, capable de téléporter sa réalité dans un monde imaginaire. Plus encore, il signale que, tandis qu’il est un être vivant fait de chair et d’os, c’est bien au sein des récits collectifs qu’il trouve son existence : vivant au cœur des récits médiatiques, de la rumeur, de la fiction et des mythes, Michael Jackson appartient pleinement au monde culturel. Et cela n’est pas anodin, car la culture résulte précisément de cette rencontre entre réel et imaginaire : elle se situe à « l’entre deux », dans cet espace transitionnel[13] qui articule l’intériorité et l’extériorité, le Moi et le Non-Moi, comme Michael Jackson lui-même, et certainement comme toutes les figures charismatiques.
[1] A. Levy.- Psychologie sociale, Textes fondamentaux, anglais et américains.- Paris, Dunod, 1965, 2 Tomes. ; article de G.W. Alport et L.J. Postman, p.185.
[2] La rumeur est alors relayée par le bouche à oreille.
[3] Pour T. Schibutani, la rumeur serait une mise en commun des ressources intellectuelles d’un groupe ayant pour but de fournir une interprétation satisfaisante à un événement ambigu. Pour lui, les rumeurs sont ainsi « des nouvelles improvisées résultant d’un processus de discussion collective ». T. Schibutani.- Improvised News : a sociological study of rumor.- Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1966.
[4] Il peut s’agir d’un acte de communication volontaire, positif ou négatif, répondant à la logique promotionnelle ou à celle du marketing viral. Mais la rumeur peut aussi surgir au sein du corps social sans répondre à une logique de communication spécifique.
[5] Cf Une du Sun Times
[6] Nous proposons ce terme pour rendre compte des rumeurs inventées par Michael Jackson dans le cadre de la fiction que constitue le clip Leave me Alone.
[7] Précisons tout de même qu’une partie des journaux présentés, tels que le World Weekly Word sont de pures inventions.
[8] Un chien vêtu d’un costume cravate lit un exemplaire du New York Times : à la une il est écrit : « Michael to buy Elephant man’s bones » (« Michael Jackson achète les os d’Elephant Man »).
[9] Le décor où se déroule le clip ressemble particulièrement à Nerverland, la résidence du chanteur. On y retrouve ainsi des références à son parc d’attraction, à son cinéma, à ses animaux (Michael Jackson possède un zoo à Neverland), etc.
[10] Car Michael Jackson est bien aussi cette créature étrange, cette bête de foire, dont l’originalité est toujours soulignée par les médias. Nous montrerons cela dans le dernier chapitre de cette seconde partie.
[11] Ce dieu de la mythologie romaine possède deux visages.
[12] Dans la mythologie grecque et romaine Cerbère est un chien à deux ou trois têtes gardant les portes de Hadès, maître des enfers. Il empêchait ainsi ceux passant le Styx de pouvoir s'enfuir. Cette référence suggère encore que Michael Jackson est condamné à « l’enfer de la notoriété » et ne parvient pas à s’en échapper.
[13] Notion définie par Donald W. Winnicott (D. W. Winnicott.- Jeu et réalité.- Paris, Gallimard, 2002).
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