Jeudi 21 mai 4 21 /05 /Mai 14:25

La notion de « fascination » apparaît, au même titre que le charisme, comme une notion complexe et très largement galvaudée. Au sens courant, la fascination peut être définie comme « une vive influence, une profonde impression exercée sur quelqu’un ou par quelqu’un »[1].

Cette signification recouvre à la fois l’action de fasciner et le résultat de cette action. Autrement dit, la fascination constitue le « pouvoir d’attraction » d’un homme sur un autre homme, la capacité de celui qui fascine à charmer, à captiver, à  séduire, ainsi que le  « trouble » de celui qui est fasciné, son attrait irrésistible, son envoûtement.

Ce mot évoque donc la relation entre deux être, relation dans laquelle l’un des deux êtres exerce une forme de « pouvoir sur » l’autre que l’on pourrait nommer « emprise ». La nature de cette emprise paraît appartenir au domaine du mystique, du surnaturel. En effet, la fascination renvoie à des notions telles que celle la « sorcellerie »[2], l’éblouissement, la tromperie, l’envoûtement, l’attrait irrésistible.


Fasciner « c’est immobiliser un être vivant en le privant de réaction défensive par la seule puissance du regard »[3]. L’idée de « pétrification »[4], d’immobilisme, de priver de réaction défensive ou plus encore de « paralysie des facultés critiques »[5], invite à relier la notion de fascination à une emprise mortifère, qui prive le fasciné de toute liberté d’agir ou de penserLe fasciné sous emprise paraît « possédé » par celui qui le fascine. En réalité, il serait plus juste de dire qu’il est « dépossédé de lui-même ».

Ce mot contient une référence à une certaine forme d’aliénation d’un individu à un autre. Mais il ne s’agit pas d’une simple relation dominant-dominé, puisque cette emprise, cette aliénation, s’instaure par la seule puissance du regard. C’est parce que le regard est central dans la fascination, qu’on l’associe souvent à des phénomènes comme l’hypnotisme ou le magnétisme. En réalité, un individu est capable de fasciner par la seule force du regard, parce que ce qu’il donne à voir brille, éblouit, aveugle. En effet, fasciner, c’est « captiver par l’éclat, le reflet »[6]. Éclat sublime qui aveugle, reflet des désirs du captif qui voit naître l’idéal au sein de l’illusion, éclat donc qui aveugle sur soi, qui s’offre tel un miroir d’illusion, qui nous fait voir le reflet désiré de ce nous-mêmes tant recherché.

 


Dans la fascination, on trouve également quelque référence à l’illusion, à ce qui se manifeste dans l’image et qui se saisit par le regard. Et le propre de l’illusion pour Sigmund Freud, c’est « d’être dérivée des désirs humains ; elle se rapproche ainsi de l’idée délirante en psychiatrie, mais se sépare aussi de celle-ci »[7].

Autrement dit,l'illusion, contrairement à l’erreur, se manifeste en ce qu’elle exprime un désir inconscient du sujet. L’illusion est séductrice car elle permet au sujet de refuser une réalité frustrante qui n’est pas satisfaisante au regard de ses désirs inconscients. Quand un individu est fasciné, c’est alors toujours par celui qui, à ses yeux, incarne ses désirs les plus intimes et les moins formalisés, désirs de réalisation personnelle, désirs de réalisation de l’idéal.

En rapprochant la notion de « fascination » de celle de « sujétion amoureuse » et d’hypnotisme, Sigmund Freud[8], décrit une situation où la volonté propre du sujet s’efface au profit d’un état d’assujettissement, de dépendance et de docilité vis-à-vis d’un autre. Il évoque des relations caractérisées par un « total abandon de soi »[9].  Abandon de soi, mais surtout abandon du « Moi » au profit d’un objet extérieur faisant figure d’Idéal du Moi.


Comme il l’explique, dans ce genre de situation « l’objet est traité comme le moi propre […] il sert à remplacer un Idéal du moi propre non atteint (…) »[10]. Ainsi, l’individu serait pétrifié parce que, dans la fascination, il opère un transfert des investissements libidinaux narcissiques, de son Moi intérieur (plus précisément de son Idéal du Moi) vers un objet extérieur (l’autre) faisant figure d’Idéal.

Ce faisant, la fascination laisse le sujet hors des investissements libidinaux qui l’animent, elle le vide de sa substance énergétique : à proprement parlé, le sujet « se désinvestit ». Cette conception rejoint celle que la psychanalyse nomme l’idéalisation : « On appelle idéalisation une concentration de l’investissement libidinal sur un objet qui se voit de ce fait surestimé et exalté […]. Cette surestimation crée un état de dépendance et de soumission à l’objet […] »[11]. La réalité de l’objet est déniée par le sujet qui l’idéalise afin de le rendre « conforme » à une image permettant au sujet de « dépasser sa propre ambivalence à son égard »[12].



Il s’agit donc bien là d’un mécanisme de défense qui promeut une illusion et qui participe à un désinvestissement du Moi propre du sujet, qui de ce fait s’appauvrit en libido, au profit d’un objet extérieur au Moi. Cet objet vient donc prendre la place de l’Idéal du Moi du sujet, instance psychique interne et représentation idéale de ce que l’on « voudrait être ».

L’Idéal du Moi, normalement intégré par le psychisme du sujet, opère comme un moteur dans son évolution ; parce qu’il synthétise l’idéal de progression vers lequel le sujet tend et qu’il est le réceptacle de son investissement le plus total. Dans la fascination ou dans l’idéalisation, l’Idéal du Moi non réalisé est projeté à l’extérieur du sujet dans un objet réel, qui de ce fait, devient aliénant, voir vital.

Sophie de Mijolla Mellor l’explique ainsi : « Faute d’avoir pu constituer ces instances idéales [Idéal du Moi ; Surmoi ] lors d’un solide processus d’identification assurant que, par leur intermédiaire, ces premiers objets idéalisés sont devenus propriété du Moi, celui-ci se trouve tenu de se déposséder de sa libido narcissique au profit d’objets réellement existants et donc aliénants, car il se voit contraint de mettre à l’extérieur de lui-même son élément constitutif le plus important : l’Idéal du Moi »[13].


De ce mécanisme de défense (la projection) survient la paralysie : celle de l’individu « sans puissance et sans défense »[14] (car il a mis hors de lui cette puissance) qui s’installe dans un rapport avec « un être surpuissant » (l’objet idéalisé). L’individu qui procède ainsi – et cela pour des raisons que nous tenterons d’exposer plus tard – est disposé à se soumettre à la sujétion face à l’objet ou à l’être qui se propose d’incarner son Idéal du Moi.

Par ailleurs, il convient de rappeler que le mot « fascination » trouve ses racines dans le latin fascinus[15] qui désigne le phallus, le pénis en érection. Etymologie surprenante mais qui prend tout son sens lorsqu’on rappelle qu’en psychanalyse le phallus est symbole avant d’être objet du réel, symbole de l’objet désiré et manquant à un individu pour le rendre complet, parfait, à l’image de la toute puissance idéalisée. Pour Lacan, le phallus, symbolise « les enjeux cruciaux de l’être (sujet) et de l’avoir »[16].


Par extension, la fascination évoque alors la capacité d’un individu à incarner le manque fondamental du sujet qu’il captive, ses objets de désirs narcissiques, ses représentations idéales du Moi ; ces objets représentant le manque qui, s’ils étaient atteints par le sujet, l’engageraient dans la toute-puissance et la perfection recherchée.

 

A travers cette analyse, on entrevoit les raisons qui poussent ceux qu’un objet fascine à le défendre ardemment en toute circonstance, dans cette ferveur qu’ils emploieraient à se défendre eux-mêmes. La fascination/idéalisation joue un rôle essentiel dans les phénomènes d’adhésions individuelles ou collectives, nous le verrons.



[1] J. Rey-Debove et A. Rey (dir.).- Le nouveau Petit Robert.- Paris, SEJER, 2005.

[2] Le nouveau Littré, op. cit., p. 554.

[3] Petit Larousse, Paris, 2006

[4] J. Rey-Debove et A. Rey (dir.).- Le nouveau Petit Robert, SEJER, 2005, op.cit.

[5] A. de Mijolla.- Dictionnaire international de la psychanalyse.- Paris, Calmann-Levy, 2002, article de C. Desprats-Péquignot, p. 584.

[6] J. Rey-Debove et A. Rey (dir).- Le nouveau Petit Robert, 2005, op. cit.

[7] D. Colin, « Les théories sur l’illusion : Lucrèce, Spinoza, et Freud. », in D. Bourdin et P. Jacopin (dir.).- La croyance : concours 2004 des classes préparatoire économiques et commerciales.- Paris, Editions Bréal, 2003.., p. 34.

[8] S. Freud.- « Tabou sur la virginité (1918) ».- in A. Bourguignon et P. Cotet.- Œuvres Complètes. Pychanalyse.- Paris, PUF, t. XV,  p77-96.

[9] S. Freud.- « Traitement de l’âme (1890) ».- in M. Borch-Jacobsen et al.- Résultats, idées, problèmes.- Paris, PUF, 1984.

[10] S. Freud.- « Psychologie des foules et analyse du moi ».- in S. Freud.- Essais de psychanalyse.- Paris, Payot, 1989, p. 177.

[11] A. de Mijolla.- Dictionnaire international…, op. cit., article de S. de Mijolla-Mellor, p. 771.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Cf P. Quignard.- Le sexe et l’effroi.- Paris, Gallimard, 1996.

[16] Ibid.,  p. 1217.

Par Amélie Dalmazzo - Publié dans : Fascination et Fan attitude
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